DEUX SIÈCLES D’HISTOIRE AU PÈRE LACHAISE

PROMENADE HISTORIQUE

Situé sur les terres de Charonne, le site appartenait au Moyen Age à l’évêque de Paris, et porta successivement les noms de «Mont l’évêque» et «Mont aux vignes» pour son vignoble et ses cultures. Acquis par Regnault de Vendôme, propriétaire en 1371, le terrain prit le nom de «Folie Regnault» vers 1396. Le quartier de l’est de la capitale connaîtra une succession de remous au 17e siècle, dans un Paris secoué par des luttes internes pour la conquête du pouvoir royal. Fractionnée en plusieurs épisodes de 1648 à 1649, cette révolte dont les origines était une révolte de toutes les couches sociales exaspérées de la pression fiscale croissante due aux guerres successives sous le règne de Louis XIII.
La Fronde était avant tout l’aboutissement d’une tension entre les parlementaires et le gouvernement dirigé par le cardinal Mazarin, ainsi que des rivalités entre éminentes maisons nobiliaires. Elle prit fin, malgré quelques sursauts en Guyenne et en Poitou, avec le traité de Rueil et de Saint-Germain en 1649. D’autre part, de 1648 à 1652, des intrigues menées contre le jeune roi par la maison de Condé, cousin, premier prince du sang et ses alliés, aspirèrent plusieurs acteurs de haut rang dans une série d’agissements guidés par des ambitions personnelles.
Ces manœuvres, dont la complexité embarrasse l’histoire de France, s’inscrivent dans la plus grave crise politique de cette France du 17e siècle, entrée dans l’histoire sous le nom de «Fronde Parlementaire». Cette métaphore, que l’on doit au cardinal de Retz, fut chantée en ces temps troubles : Un vent de Fronde—S’est levé ce matin—Je crois qu’il gronde—Contre le Mazarin.
Témoin de cet épisode, le faubourg Saint-Antoine, marqué depuis par de nombreux troubles, vécut l’un des épisodes de ses affrontements. Le prince de Condé (1621-1686), dit le Grand Condé, resté fidèle à la couronne, malgré le soutien des siens aux rebelles, investit Paris, le 8 février 1649 après le combat de Charenton. Entré en conflit avec son cousin, Armand de Bourbon, prince de Conti (1629-1666), généralissime des troupes parisiennes, qu’il mit en déroute à Charenton et ses alliés, ligueurs, les ducs de Bouillon (1605-1652), de la Rochefoucauld (1613-1680), Paul de Conti, cardinal de Retz (1613-1679), le vainqueur de Rocroy garantit pour un temps la légitimité du royaume.
Mais aspiré par l’ambition, l’arrogant prince sera interné en 1650 par la Régente et le Cardinal de Mazarin. Libéré en 1651, haï de la population, brouillé avec le Parlement, la rupture avec la cour consommée, la même année, il entraîne dans son sillage ses partisans dont la duchesse de Montpensier, dite la grande Mademoiselle.
Marchant sur Paris, Condé sera mis en déroute devant Paris par les forces du maréchal de Turenne, rentré en grâce auprès du roi. Pris en tenaille entre les portes closes de la capitale et l’adversaire, il ne dû son salut qu’au canon tiré que fit tirer du haut de la Bastille la duchesse de Montpensier (1627-1693, dite la grande Mademoiselle, fille de Gaston d’Orléans et tante du jeune roi) sur l’armée royale. Protégé encore par la robe pourpre du cardinal de Mazarin revenu de son premier exil, ce jour là, le 2 juillet 1652, le jeune roi qui venait d’être proclamé majeur et son protecteur assistèrent du haut d’une butte aux escarmouches de la plaine de la Bastille. Habitée par des jésuites qui reçurent le jeune roi, au soir de journée victorieuse, ils obtinrent du monarque le privilège d’appeler leur domaine : Mont-Louis. Ainsi prit fin cette ténébreuse affaire, et (qui ?) ouvre définitivement le règne du jeune souverain. Vainqueur des princes rebelles, le roi fera régner les splendeurs du soleil dans le siècle à venir. Vaincu le prince rebelle, vaincue la duchesse de Longueville, vaincu François de La Rochefoucauld, victime d’une mousquetade, qui par amour pour la sœur du grand Condé, tira ces maximes :

«Pour mériter son cœur, pour plaire à ses beaux yeux,
J’ai fait la guerre aux rois, je l’aurais faites aux dieux
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J’ai fait la guerre aux rois j’en ai perdu les yeux»

LE REVERENT PERE FRANCOIS de LA CHAIZE D’AIX

Située aujourd’hui près du cimetière, la rue des «Menus Plaisirs», autrefois fréquentée pour ses plaisirs, avoisinait le terrain acquis par les jésuites en 1626. Devenu le Mont-Louis depuis la victoire sur les intrigants en 1652, il fut enrichi d’une demeure de repos et de convalescence pour les religieux. François de la Chaize d’Aix ou de la Chaize (1624-1709), professeur au grand collège de Lyon était né au château d’Aix dans le Forez.
Fils de Georges de la Chaize et de Renée de Rochefort, petit neveu d’un confesseur du roi Henri IV et de François de la Chaize, il était entré dans la Compagnie de Jésus en 1639. Il professa à son tour, puis obtint le poste de recteur au petit et grand collège de Lyon. Nommé confesseur du roi en 1675, grâce à l’appui semble-t-il du maréchal de Villeroy, le Révérant Père officia à cette charge particulièrement délicate durant 34 ans (remplacé par Le Tellier à sa mort). Homme d’influence, proche des affaires du roi, conseiller de la morale et de la conscience de son royal pénitent, il parvint dès 1680, à séparer définitivement le monarque de madame de Montespan. Il unira en 1683, après la mort de la reine Marie-Thérèse d’Autriche (1638-1683), le roi Louis XIV et madame de Maintenon, veuve Scaron, née Françoise d’Aubigné (1635-1719).
Au cours de son ministère, on lui prêta quelques rôles plus ou moins importants aux intérêts de l’état, principalement dans le conflit entre le roi et les papes successifs. François de la Chaize aurait pris part à la révocation de l’Edit de Nantes en 1685, à l’aboutissement de l‘Edit sur le clergé, signé par le roi en 1695, ainsi qu’à la défense des religieux dans les colonies. Fatigué des artifices de la cour durant le temps Pascal, le R-P fera quelques retraites en ce lieu, auprès des pères jésuites. Rénové par ses soins, après l’avoir fait agrémenter d’une orangerie et d’un bassin, le père de La Chaize d’Aix s’y consola peut-être des vicissitudes de la cour et des intrigues menées par ses détracteurs. De sa maison située sur les hauteurs du domaine, où l’on donnait fêtes, plaisirs et ripailles, les courtisans de la noblesse éclairée pouvaient apprécier l’étendue magnifique de la capitale et de sa campagne environnante. Cette demeure sera démolie en 1820 et remplacée par l’actuelle chapelle, édifiée par l’architecte Godde. Après sa mort survenue le 20 janvier 1709, le domaine sera saisi, puis vendu après une malheureuse gestion des pères Jésuites, puis sera acquis par la famille Baron. Jacques Baron, dernier propriétaire du terrain qu’il avait agrandi, décèdera en 1822, et repose depuis dans son ancienne propriété. Cédé à la ville de Paris en 1802, après la signature de l’acte d’achat du préfet Frochot, le terrain sera destiné, faute de place, et dans le souci d’une meilleure hygiène, à l’inhumation des trépassés des quartiers de l’est parisien.
A ce moment là, le terrain était construit de bâtiments, dépendances, cour et basse-cour. Bordé d’arbres et d’essences diverses, jardins, vignes et arbres fruitiers se nourrissaient d’une terre promise à un destin funèbre. L’architecte Alexandre Brongniart, soucieux de préserver le charme champêtre et romantique de cet enclos funèbre, en conçut les plans de rénovation et de transformation. Dédié au confesseur du roi, le cimetière de l’est reçoit le nom du jésuite : le Père Lachaise. S’il avait su !
Inauguré le 1e mai 1804 avec l’inhumation d’Adélaïde Paillard, fille d’un porte-sonnette du faubourg Saint-Antoine, le 21 du même mois, sa terre reçut jusqu’à nos jours plus d’un million de défunts. Agrandi à plusieurs reprises au cours du 19e siècle, il se fera le dernier accueil d’illustres dans l’agonie des royaumes, des empires, des révolutions et des républiques. Le cimetière prendra peu à peu le chemin de la contestation, acteur malgré lui des événements souvent tragiques, il aura traversé des temps ingrats, ne recevant que larmes et regrets.
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Là se perdent ces noms de maîtres de la terre,
D’arbitres de la paix, de foudres de la guerre :
Comme ils n’ont plus de sceptres, ils n’ont plus de flatteurs :
Et tombent avec eux d’une chute commune.
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Ils ont rendu l’esprit, ce n’est plus que poussière
Que cette majesté si pompeuse et si fière
Dont l’éclat orgueilleux étonne l’univers,
Et dans ces grands tombeaux où leurs âmes hautaines
Font encore des vaines
Ils sont mangés des vers.
……………François de Malherbe

Soutenu par le corps législatif, l’académicien Quatremère de Quincy (1755-1849), attaché au département de l’architecture, formulera ce vœu :
«Ce cimetière, le premier qui soit un vrai cimetière, va accueillir en dépôt les souvenirs de toutes les générations que la mort y entassera pour venger l’humanité des injures du temps, de la destruction, de l’oubli».
Heureuse initiative pour nous contemporains et pour notre patrimoine, la nécropole issue des cendres de l’inhumation primaire s’est démarquée au fil du temps et est devenue, depuis, l’un des centres d’intérêt historique. Véritable musée et pour le curieux une encyclopédie vivante, le cimetière reçoit aujourd’hui plus d’un million de visiteurs. Mais tâchons toutefois après avoir passé les barrières de l’enceinte, de garder notre considération aux anonymes, ce qui caractérise en toute légitimité notre devoir de civisme en mémoire et pour le respect des morts.
Cependant, et durant près de dix ans encore l’on inhuma dans les petits cimetières de la capitale ; à Vaugirard, Montmartre, qui reçut un grand nombre des gardes Suisses après les massacres des Tuileries du 10 août 1792, ainsi que des victimes de la Commune de Paris. Ste-Marguerite qui accueillit le corps de Louis XVII et Ste-Catherine, fermé en 1824, reçut les corps des suppliciés Lesurques, Cadoudal, les quatre sergents de La Rochelle, Louvel, l’assassin du duc de Berry. Ajoutés à ces nécropoles, les cimetières intra-muros, ceux d’Auteuil ouvert en 1800, de Passy (1820) avec sa célèbre réplique de la Piéta, du cimetière du Calvaire fondé avant 1791 et ouvert au public les 1er et 2 novembre de chaque année, de Saint-Vincent, autre cimetière de l’ex commune de Montmartre, de Picpus, cimetière martyr, où l’on déversa avec impudeur dans les fosses les victimes de la terreur. L’ancien jardin de Picpus reçoit encore aujourd’hui les descendants des suppliciés de la place du Trône. La terre de la Madeleine inhuma sous un linceul de chaux, Louis, roi de France et la reine Marie-Antoinette, suivis de plus de 1300 corps, bourreaux et martyrs confondus. Ceux de Charonne, Bercy, Belleville, Grenelle, de la Villette complètent la liste des nécropoles de la capitale dite “Intra-muros“.
Déjà dès 1776, un édit interdisait l’inhumation dans les lieux de cultes, mais cette loi, très peu respectée, précipita la fermeture définitive en 1780 des derniers lieux d’inhumations de la capitale. C’est ainsi que l’on vit disparaître l’ancestral cimetière des Innocents, mis en service depuis le règne de Philippe Auguste. Célèbre pour ses macabres fosses communes, la nécropole consuma près de deux millions de parisiens. Elle acheva sa funeste besogne après que l’un de ses murs se fut effondré, déversant des cadavres en putréfaction dans les sous-sols d’une habitation.
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Là sont amoncelés, dans les murs dévorant,
Les vivants sur les morts, les morts sur les mourants
Là d’impures vapeurs la vie environnée
Par un air corrompu, languit empoisonnée.
A peine entourée de misérable planches, abandonnée à toute les violations du hasard,
Le sol n’offrant plus qu’une fange noire et infecte
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Pourtant, le Père Lachaise ne sera pas exempt de la mauvaise composition de son sous-sol, constitué de marnes vertes (roches sédentaires, composées de calcaire et d’argile) qui retiennent une nappe d’eau à faible profondeur. Les tombes que l’on y creusait, se souviendra un témoin, se transformaient en bassin en une journée, et la fosse commune se remplir d’une eau chargée de matières grasses. Les fossoyeurs devaient vider cette eau avec des seaux pour effectuer les inhumations de la journée. Bien avant les travaux de drainage nécessaire, ce liquide lourdement chargé, s’écoulait vers les puits d’eau potable en contrebas de Ménilmontant…….
Dans sa foi anticléricale, au plus fort de la terreur, la révolution fit ouvrir de nouvelles fosses pour y enterrer ses victimes. Aristocrates et anciens maîtres de la République se partagent désormais l’ingrat sépulcre de la terre de la Madeleine, de Picpus, des Errancy, des Catacombes ou de Ste-Marguerite. Puis on effaça les emblèmes religieux des cimetières de la ville pour y apposer sur leurs portes : «La Mort est un sommeil éternel». Mais c’est encore le régime impérial qui mit en place un nouveau service d’inhumation avec la création d’un service de pompes funèbres plus adapté aux formalités. Par une loi de l’An IX, le transport des cercueils sera effectué par un ordonnateur et des porteurs sur un char attelé par quatre chevaux. Pour l’indigent, la commune devra fournir gratuitement un cercueil et un linceul, et il sera enterré en fosse commune. Une loi sera promulguée sur la durée de la concession (5 ans), avec l’interdiction aux fossoyeurs de dépouiller les défunts des draps dans lesquels ils étaient ensevelis. Inhumée au Père Lachaise, sa dépouille sera mise en terre dans les divisions réservées à cet effet. Ces fosses communes se situaient d’après le plan de Tardieu, à gauche de l’entrée principale.
Face à l’évolution démographique de la capitale, et au souci d’une hygiène enfin reconnue par la science, l’administration de la ville de Paris décida l’élaboration des trois grands mausolées de la capitale ; Montmartre (12 ha) dès 1798, agrandi en 1825, le cimetière de l’est en 1804 et le cimetière de Montparnasse (18 ha) en 1824. Ces trois cimetières dominent par leur surface les autres nécropoles parisiennes. Des 17 ha acquis par la ville de Paris, le Père Lachaise étale maintenant une superficie de 44 hectares. Développé à force de publicité depuis la Restauration, le cimetière ne cessa de recueillir de plus en plus de défunts. De cette terre, surgiront des hypogées consacrées à la mort, véritables champs de repos au prestige éclatant et non moins rayonnants d’honneur en considération de la renommée du défunt.